Trois hommes dans un bateau (sans parler des poissons).



Encore un mensonge, ma propension à m’arranger avec la réalité pour un bon mot pour une référence, que Jérome K. Jérome me pardonne pour l’emprunt du titre. En vérité ils étaient deux, je n’étais qu’un passager, un pénible toujours dans les pattes.

Qu’est ce que la photographie sinon un prétexte pour aller vers l’autre et assouvir sa curiosité, une ligne de savoir en plus sur le cv de l’intime, à la rencontre des gens qui nous nourrissent. Un père et son fils, embarqué à 16 ans pour ne plus jamais débarquer vraiment. C’est la femme, la mère qui vend à terre, et les deux gaillards eux enchainent les marées pour aller ramasser ce qui veut bien l’être. Trois fois, quatre fois par semaine ils sortent en mer, pour la coquille, le homard, la sole, la raie, le rouget, tout ce qui veut bien se perdre dans les mailles du chalut.

C’est un métier d’attente : l’attente pour aller sur la zone de pêche, l’attente pendant que le chalut accomplit sa tâche, et un métier d’espoir chaque fois renouvelé, l’espoir souvent déçu d’un trait miraculeux. Le fils attend pendant que le père pilote le bateau, le père attend pendant que le fils vide la poche et les poissons.

J’étais venu voir la pêche, Anita Conti de pacotille, et comme toujours c’est la relation humaine qui devient le sujet.

La communication sans les mots, des automatismes mûs par l’intime, c’est sans doute le plus déroutant, un processus de précision qui se déroule sans que le besoin des mots se fasse sentir. Le choix de la route, le choix de rentrer parce que la paye est assurée et que rester plus longtemps c’est prendre le risque de ne pas tout vendre, les décisions muettes ne seraient de toute façon pas plus remises en cause si elles étaient énoncées. Le jour où le matelot parlera c’est qu’il sera devenu patron. C’est prévu, la vie semble plus urgente sur la mer ; à 22 ans cela fait déjà 6 ans qu’il travaille, la maison est presque achevée, ne manque qu’une famille à mettre dedans, mais ce n’est pas facile quand la mer prend tellement de place.

Chacun son enfer : les nuits de décembre, quand il faut coûte que coûte sortir dans le froid et  le noir sont un paradis pour certains, l’enfer, le matelot l’a connu, les bulotiers sont, paraît il, les pires embarquements possibles, le forçat, c’est souvent l’autre. Sa sœur est gendarme à Paris, lui ne s’est jamais vu que comme un pécheur, un racleur d’océan pour revenir sur Anita qui décidemment a plus de verbe que moi. L’avenir semble tout tracé, si aucune fortune de mer ne vient contrarier le destin, il sera pécheur jusquà la fin.

Une fois sur l’eau les interrogations des terriens semblent lointaines, la gestion de la ressource, le brexit, le prix du gazoil, quand on passe le fort Lalatte, tout redevient comme avant… Trois hommes dans un bateau (Sans parler des poissons).